Global Africa Nº 2, 2022

© Université Gaston Berger, Saint-Louis, Sénégal
DOI : https://doi.org/10.57832/9nrc-sq52

Savoirs africains contre pandémie

La Covid-19 n’a pas laissé le choix aux équipes éditoriales, elle s’est hissée en haut des priorités sans autre forme de procès, bouleversant les programmations des rédactions comme elle s’est imposée dans tous les domaines et à tous les acteurs.

Elle soulève ou rappelle de multiples problématiques :
la cohabitation entre humains, animaux, environnement et virus, la dispersion extraordinaire des choses et des êtres induite par la globalisation, les (dys)fonctionnements dans la gouvernance de la santé mondiale et des systèmes de santé, les inégalités de race, de classe, d’accès aux traitements, mais aussi à des infrastructures de recherche etc. Ces questions, mais aussi la magnitude de la pandémie et ses impacts multidimensionnels sont tels qu’il nous faut humblement, après d’autres, chercher à comprendre ce qui s’est passé dans le monde et sur le continent africain depuis décembre 2019. Inscrire nos questionnements dans le temps est une nécessité. Dans la longue durée de l’histoire, d’abord, car cette pandémie n’est ni la première, ni la dernière. Dans le temps présent et de manière prospective ensuite, cartous les cinq ans, nous dit-on, émergera une nouvelle pandémie, plus particulièrement une zoonose. Si cette prédiction est avérée – et elle l’a été sur la période 1976-2019 –, alors, à cause de l’effet de choc de la Covid-19, vivre signifiera négocier consciemment et constamment avec des virus et gouverner exigera de plus en plus de le faire sous la menace des effets des pandémies.

De ce point de vue, les Africains ont un défi et une opportunité formidables à saisir. Il s’agira, pour des sociétés dont l’informalité économique et bureaucratique, la fragilité des systèmes de santé et le caractère rudimentaire de la protection sociale sont des traits structurels, de tirer avantage de la pandémie de la Covid-19 pour asseoir une gouvernance d’anticipation et de réparation. Faire face aux urgences (sanitaires, sociales, environnementales etc.) exige de comprendre le type d’« événement » dont il est question, de s’attaquer aux problèmes essentiels qui les rendent possibles pour les anticiper, et d’innover scientifiquement et socialement pour y répondre – sans jamais perdre de vue l’histoire des épidémies dont elles sont aussi les conséquences et dont elles devraient, bien plus qu’elles ne l’ont fait pour la Covid-19, tirer les leçons. Cette « raison » sanitaire telle qu’on vient de la définir, déclinée sectoriellement, pourrait être le nouveau paradigme des politiques publiques et la base des nouveaux contrats sociaux dont le continent a besoin. De ce point de vue, il y a un plaidoyer que la survenue de la Covid doit plus que jamais renforcer : celui de l’impératif pour les pays africains et les organisations panafricaines d’élaborer et de mettre en œuvre des politiques de recherche financées par les Africains pour les Africains, adossées à des politiques de formation pour assurer l’arrivée d’une nouvelle expertise capable de changer les choses sur le plan scientifique et sur le plan des pratiques. La pandémie a fait apparaître que la seule option digne, pérenne, utile, consiste à faire de la recherche le pivot de la transformation de tous les secteurs pour que soient créées des connaissances à la fois novatrices et utiles dans un contexte africain et mondial. Quant à l’opportunité, elle réside dans le potentiel transformateur des savoirs et des expériences africains pour le continent lui-même et pour le monde. L’Afrique – et plus largement le Sud dans sa globalité – a sur la question des épidémies des avantages comparatifs indéniables. En effet, le continent, comme le rappelle le directeur général adjoint de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), est « confronté à plus d’une centaine d’épidémies chaque année ». Cette conjoncture particulière a favorisé la production de connaissances fines des terrains, des maladies et des réponses :

« le continent a mis en place des modèles de réponse qui fonctionnent. Les Africains peuvent enseigner au reste du monde des stratégies, des dispositifs et des pratiques innovants sur la manière de se préparer, de répondre aux épidémies et sur les mécanismes de résilience et d’adaptation des communautés face à des situations complexes », rappelle-t-il.

Ces savoirs importants, qui touchent aussi bien à l’épidémiologie, la biologie, la pharmacie, la modélisation, la biostatistique, l’histoire, l’économie, la science politique et la socio-anthropologie, doivent être davantage disséminés et valorisés à travers de multiples dispositifs : revues, formation en ligne ouverte à tous (Massive Open Online Course, MOOCs), ouvrages, films documentaires, op-eds. Ils doivent permettre à l’échelle globale une meilleure connaissance des épidémies et, au plan local, une prise de décision plus éclairée, un renouvellement des enseignements et de la connaissance des sociétés et des institutions. La mise en place d’une revue (ouest) africaine de santé publique, par exemple, en gestation depuis quelques années, s’impose.

Sans doute, c’est aussi de cette manière qu’on vaincra ce virus toujours très répandu qui s’attaque aux regards valorisant l’Afrique pour ne laisser voir que fatalités, stagnation et dépendance.

Global Africa a donc voulu commencer à documenter les manières africaines de gouverner et de négocier la pandémie dans une pluralité de contextes afin de déterminer, à partir de la Covid et plus largement de la lutte contre les épidémies, ce qui se constitue comme savoirs nouveaux, méthodes et concepts capables de nous aider à relever les défis spécifiques mis en lumière par la pandémie. Cela a été l’ambition de ce numéro spécial, coordonné par Noémi Tousignant, Frédéric Le Marcis et Josiane Tantchou. Les rédacteurs ont réussi le pari de faire cohabiter des jeunes auteurs avec des décideurs clés de la santé mondiale, des études pluridisciplinaires avec des études de cas, et à donner place à l’histoire de la médecine coloniale et aux autres épidémies (les programmes de lutte contre le paludisme et la riposte contre Ébola).

C’est ici le lieu de les remercier vivement, ainsi que les nombreux évaluateurs et traducteurs qui ont accepté d’accompagner les auteurs dans les différentes versions de leurs articles.

La rédaction

@Elise Fitte-Duval, «Série Dés-augmentation, nº8 réalisée dans le quartier Ouakam de Dakar, 2021».